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dimanche 28 avril 2019

Pendant ce temps, en Russie…


Mes excuses à mes quelques lecteurs fidèles pour ce silence radio de deux semaines. Je ne vous avais pas habitués à ça, mais j’ai de bonnes excuses, et comme les excuses sont faites pour s’en servir, allons-y !

Tout d’abord, je suis allé à Saint-Pétersbourg avec mes enfants, chez Anya, qui avait la gentillesse de nous accueillir à trois dans son petit nid. Alors quand on passe toute une semaine à la fois avec ses schtroumpfs et sa dulcinée, on ne trouve pas forcément deux heures pour écrire un post de blog, même à la va-vite. Ensuite, j’ai eu la « grande chance » de terminer mon séjour par une visite des urgences de l’hôpital de quartier, pour un nerf coincé au niveau des cervicales. Douleur intense, mobilité très réduite, grosse frayeur… je vous passe les détails, mais ça va déjà bien mieux, et il est fort possible qu’il ne s’agisse que d’un épisode malheureux sans cause physique profonde.

Bref, venons-en au sujet du jour : écolos, les Russes, ou non ? Climatosceptiques, collapsonautes, transitionnaires, je m’en-foutistes ? Quelles sont les grandes tendances qui se dégagent ?

En fait, pour schématiser, on pourrait dire que les autorités russes sont parmi les moins écolos que je connaisse… ce qui n’empêche que si je pouvais choisir, je m’installerais bien en Russie pour y vivre l’effondrement de notre civilisation. Paradoxal, non ?

Sur le premier point, il ne faudrait évidemment pas attendre de la part d’un État qui doit 65-70% de son budget aux énergies fossiles qu’il se tire une balle dans le pied ! Le pétrole et le gaz, c’est sacré, et les grandes compagnies sont partout : elles ont leurs propres banques, sponsorisent le sport et la culture, possèdent des journaux, etc. Il faut faire du chiffre, augmenter la production, se placer stratégiquement sur le marché mondial, se jouer des sanctions de l’Occident… Bref, l’État russe vit par et pour son secteur énergétique. Alors bien sûr, quand le permafrost sibérien se ramollit et quand la glace de l’océan glacial arctique fond, on est un peu inquiet… mais on se dit aussi que ce sera d’autant plus facile d’aller extraire du pétrole dans ces nouvelles conditions, et de l’acheminer à certains clients asiatiques par la voie maritime du Nord.

Dans la droite ligne de cette politique d’État très vigoureuse, la petite part privilégiée de la population et la maigre classe moyenne russe (15-20% des ménages tout au plus) s’engouffrent avec joie dans la (sur)consommation. Si vous pouvez vous payer un immense 4x4, pourquoi vous contenter d’une voiture modeste ? Et si vous pouvez aussi changer de smartphone tous les ans et manger des fraises sud-africaines en plein hiver, pourquoi vous en priver ? On est là en plein étalage ostentatoire de richesses, sans limite à l’indécence, dans une dynamique compensatoire des frustrations passées, puisque le régime communiste et la consommation ne faisaient pas bon ménage. Sur ce plan donc, le moujik russe parvenu ne vaut pas mieux que le cow-boy texan bourré de pognon !

D’autres éléments expliquent aussi que les autorités russes se préoccupent peu d’écologie, voire s’en méfient. Historiquement, les premiers mouvements citoyens écologistes qui se sont formés, à la fin de la période soviétique, ont été des forces contestataires, qui se plaignaient des dommages collatéraux de l’immense secteur industriel du pays sur la nature. Aujourd’hui, le parti écologiste russe n’a aucun député à Douma d’État et n’en compte que quatre dans les parlements régionaux (sur plus de 3700 !). Le programme des verts russes est d’ailleurs très peu ambitieux, ne proposant que des mesures marginales pour réduire la pollution. Bien plus percutants, certains militants sans carte de parti font appel dans les médias aux pouvoirs publics, aux autorités communales et aux hommes d'affaires. Il y a vraiment des "lanceurs d'alerte" dans le domaine.

Pour donner un exemple concret de manquement flagrant dans la politique publique, on commence seulement maintenant en Russie à parler de tri obligatoire des déchets. Depuis le début de cette année, une loi est en principe entrée en vigueur. « En principe », parce qu’on attend toujours les arrêtés d’application et que sur le terrain, rien n’a changé. Mais donc, prochainement (d’ici un an ou deux ?) des conteneurs à papier, plastique et verre devraient apparaître dans toutes les cours d’immeubles des grandes villes du pays, ce qui donnerait la possibilité à une large majorité des Russes de trier. A titre de comparaison, dans un autre pays ex-communiste que je connais bien, la République tchèque, ce système existe depuis… 1997. En attendant, la majorité des Russes jette donc toujours tout dans une même poubelle, sans tri. Et une bonne partie des gens continuent d’ailleurs à jeter leurs déchets par terre, pour des raisons diverses : pendant de longs mois la neige les cache, il y a partout des balayeurs publics payés une misère dont c’est le métier de ramasser, et chaque année, il y a des actions citoyennes ponctuelles pour un nettoyage complet au niveau d’une rue, d’un parc, d’un quartier…

Alors bien sûr, il y a des citoyen(ne)s exemplaires, comme mon amoureuse, qui, elle, repère sur une carte en ligne les points de collecte de telle ou telle matière dans son quartier, et fait des détours de centaines de mètres voire de 2-3 kilomètres pour aller déposer son plastique, son verre, ses métaux, ses piles, ses ampoules. Certains de ces points de collecte sont tenus par des… pauvres (SDF, chômeurs de longue durée, je ne sais pas moi, mais vraiment pauvres !) qui donnent quelques roubles en échange du verre et des métaux qu’on leur apporte et qu’ils revendent un peu plus cher. Bref, des initiatives privées. Les cartes et sites en lignes sont gérées par des associations citoyennes aussi, en partenariat avec Greenpeace. Mais celles et ceux qui ne s’intéressent pas à ce genre de choses ignorent même jusqu’à l’existence de ces points de collecte.

Cette même minorité conscientisée de la population russe (en général jeune, urbaine, et diplômée) est celle qui commence à fréquenter les enseignes « zéro déchet » dans les grandes villes, ou qui amène son sac réutilisable au supermarché, quitte à se faire regarder de travers par les caissières, toujours programmées pour proposer des sacs en plastique. Ce sont les mêmes toujours qui achètent des produits bio, équitables, de production locale, etc. Et aussi qui lisent (ou écrivent !) des blogs encourageant les démarches écologiques et transitionnaires, où l’on parle même d’empreinte carbone. Ce concept, nouveau en Russie, ne fait pas toujours les affaires de cette génération de jeunes voyageurs. Car si nous avons eu notre génération Easyjet, les Russes ont leur génération Pobeda.

Ainsi donc, en Russie, le meilleur et le pire se côtoient. Pour prendre un autre exemple concret, parlons un moment de transports. Vous fantasmez sur des transports en commun urbains bon marché, rapides, efficaces ? Vous voulez prendre des trains de nuit ? La Russie est faite pour vous ! Les embouteillages monstres vous donnent des crises d’angoisse ? Fuyez Moscou et Saint-Pétersbourg ! Les gros diesels puants vous font cauchemarder ? Vous allez mourir rien qu’à voir démarrer un vieux camion Kamaz ! Et oui, ça roule encore, ça, et tous les jours, sur toutes les routes du pays !

A ce stade-ci, si vous avez retenu ce que vous avez lu il y a cinq minutes, vous vous demandez peut-être pourquoi diable je considère la Russie comme étant l’endroit idéal pour vivre l’effondrement de notre civilisation. Eh bien tout simplement parce que les Russes les plus pauvres (et une bonne part de la population rurale !) vivent déjà l’effondrement au quotidien, ou l’ont vécu dans les années 90 et en sont sortis. En fait, d’après Dimitri Orlov, un auteur d’origine russe émigré aux Etats-Unis, sur cinq stades possibles de l’effondrement d’une civilisation, les Russes en ont vécu trois lorsque l’URSS s’est écroulée.

Ainsi donc, vivre en quasi-autonomie, cultiver son potager et en tirer du rendement, réparer soi-même sa maison, construire ses meubles, aller chercher des champignons, pêcher dans la rivière, allumer un feu dans de mauvaises conditions, inventer mille plans B au quotidien, se serrer les coudes en famille et entre amis… les Russes campagnards savent ce que c’est ! Le système scolaire soutient d’ailleurs ces compétences, puisqu’il y a des cours de bricolage, couture, jardinage, secourisme. Bon, il est bien sûr dommage que la couture soit réservée aux filles et le bricolage aux garçons. Et le montage-démontage chronométré d’une kalachnikov ne devrait à mon sens pas être au programme scolaire… mais rien n’est jamais parfait ! Ajoutez à ces compétences de survie et de débrouille le fait que les Russes disposent d’immenses espaces peu peuplés où la biodiversité est restée plus riche qu’en Europe (Scandinavie exceptée), et vous comprendrez qu’il vaudrait mieux attendre « TEOTWAWKI » dans les contreforts de l’Oural que dans la plaine de Flandre…



1 commentaire:

  1. Mauvais lien vers le parti écologiste https://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_%C3%A9cologiste_russe_%C2%AB_Les_Verts_%C2%BB

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