Mes excuses à mes
quelques lecteurs fidèles pour ce silence radio de deux semaines. Je ne vous
avais pas habitués à ça, mais j’ai de bonnes excuses, et comme les excuses sont
faites pour s’en servir, allons-y !
Tout d’abord, je
suis allé à Saint-Pétersbourg avec mes enfants, chez Anya, qui avait la
gentillesse de nous accueillir à trois dans son petit nid. Alors quand on passe
toute une semaine à la fois avec ses schtroumpfs et sa dulcinée, on ne trouve
pas forcément deux heures pour écrire un post de blog, même à la va-vite.
Ensuite, j’ai eu la « grande chance » de terminer mon séjour par une
visite des urgences de l’hôpital de quartier, pour un nerf coincé au niveau des
cervicales. Douleur intense, mobilité très réduite, grosse frayeur… je vous
passe les détails, mais ça va déjà bien mieux, et il est fort possible qu’il ne
s’agisse que d’un épisode malheureux sans cause physique profonde.
Bref, venons-en
au sujet du jour : écolos, les Russes, ou non ? Climatosceptiques,
collapsonautes, transitionnaires, je m’en-foutistes ? Quelles sont les
grandes tendances qui se dégagent ?
En fait, pour
schématiser, on pourrait dire que les autorités russes sont parmi les moins
écolos que je connaisse… ce qui n’empêche que si je pouvais choisir, je
m’installerais bien en Russie pour y vivre l’effondrement de notre
civilisation. Paradoxal, non ?
Sur le premier
point, il ne faudrait évidemment pas attendre de la part d’un État qui doit 65-70%
de son budget aux énergies fossiles qu’il se tire une balle dans le pied !
Le pétrole et le gaz, c’est sacré, et les grandes compagnies sont
partout : elles ont leurs propres banques, sponsorisent le sport et la
culture, possèdent des journaux, etc. Il faut faire du chiffre, augmenter la
production, se placer stratégiquement sur le marché mondial, se jouer des
sanctions de l’Occident… Bref, l’État russe vit par et pour son secteur
énergétique. Alors bien sûr, quand le permafrost sibérien se ramollit et quand
la glace de l’océan glacial arctique fond, on est un peu inquiet… mais on se
dit aussi que ce sera d’autant plus facile d’aller extraire du pétrole dans ces
nouvelles conditions, et de l’acheminer à certains clients asiatiques par la voie
maritime du Nord.
Dans la droite
ligne de cette politique d’État très vigoureuse, la petite part privilégiée de
la population et la maigre classe moyenne russe (15-20% des ménages tout au plus)
s’engouffrent avec joie dans la (sur)consommation. Si vous pouvez vous payer un
immense 4x4, pourquoi vous contenter d’une voiture modeste ? Et si vous
pouvez aussi changer de smartphone tous les ans et manger des fraises
sud-africaines en plein hiver, pourquoi vous en priver ? On est là en
plein étalage ostentatoire de richesses, sans limite à l’indécence, dans une
dynamique compensatoire des frustrations passées, puisque le régime communiste
et la consommation ne faisaient pas bon ménage. Sur ce plan donc, le moujik
russe parvenu ne vaut pas mieux que le cow-boy texan bourré de pognon !
D’autres éléments
expliquent aussi que les autorités russes se préoccupent peu d’écologie, voire
s’en méfient. Historiquement, les premiers mouvements citoyens écologistes qui
se sont formés, à la fin de la période soviétique, ont été des forces
contestataires, qui se plaignaient des dommages collatéraux de l’immense
secteur industriel du pays sur la nature. Aujourd’hui, le parti écologiste russe n’a aucun député à Douma d’État et n’en compte que quatre dans
les parlements régionaux (sur plus de 3700 !). Le programme des verts
russes est d’ailleurs très peu ambitieux, ne proposant que des mesures
marginales pour réduire la pollution. Bien plus percutants, certains militants
sans carte de parti font appel dans les médias aux pouvoirs publics, aux autorités
communales et aux hommes d'affaires. Il y a vraiment des "lanceurs
d'alerte" dans le domaine.
Pour donner un
exemple concret de manquement flagrant dans la politique publique, on commence
seulement maintenant en Russie à parler de tri obligatoire des déchets. Depuis
le début de cette année, une loi est en principe entrée en vigueur. « En
principe », parce qu’on attend toujours les arrêtés d’application et que
sur le terrain, rien n’a changé. Mais donc, prochainement (d’ici un an ou deux ?)
des conteneurs à papier, plastique et verre devraient apparaître dans toutes les
cours d’immeubles des grandes villes du pays, ce qui donnerait la possibilité à
une large majorité des Russes de trier. A titre de comparaison, dans un autre
pays ex-communiste que je connais bien, la République tchèque, ce système
existe depuis… 1997. En attendant, la majorité des Russes jette donc toujours tout
dans une même poubelle, sans tri. Et une bonne partie des gens continuent
d’ailleurs à jeter leurs déchets par terre, pour des raisons diverses : pendant
de longs mois la neige les cache, il y a partout des balayeurs publics payés
une misère dont c’est le métier de ramasser, et chaque année, il y a des
actions citoyennes ponctuelles pour un nettoyage complet au niveau d’une rue, d’un
parc, d’un quartier…
Alors bien sûr,
il y a des citoyen(ne)s exemplaires, comme mon amoureuse, qui, elle, repère sur
une carte en ligne
les points de collecte de telle ou telle matière dans son quartier, et fait des
détours de centaines de mètres voire de 2-3 kilomètres pour aller déposer son
plastique, son verre, ses métaux, ses piles, ses ampoules. Certains de ces
points de collecte sont tenus par des… pauvres (SDF, chômeurs de longue durée,
je ne sais pas moi, mais vraiment pauvres !) qui donnent quelques roubles
en échange du verre et des métaux qu’on leur apporte et qu’ils revendent un peu
plus cher. Bref, des initiatives privées. Les cartes et sites en lignes sont
gérées par des associations citoyennes aussi, en partenariat avec Greenpeace.
Mais celles et ceux qui ne s’intéressent pas à ce genre de choses ignorent même
jusqu’à l’existence de ces points de collecte.
Cette même
minorité conscientisée de la population russe (en général jeune, urbaine, et
diplômée) est celle qui commence à fréquenter les enseignes « zéro
déchet » dans les grandes villes, ou qui amène son sac réutilisable au
supermarché, quitte à se faire regarder de travers par les caissières, toujours
programmées pour proposer des sacs en plastique. Ce sont les mêmes toujours qui
achètent des produits bio, équitables, de production locale, etc. Et aussi qui
lisent (ou écrivent !) des blogs encourageant les démarches écologiques et
transitionnaires, où l’on parle même d’empreinte carbone. Ce concept, nouveau
en Russie, ne fait pas toujours les affaires de cette génération de jeunes
voyageurs. Car si nous avons eu notre génération Easyjet, les Russes ont leur
génération Pobeda.
Ainsi donc, en
Russie, le meilleur et le pire se côtoient. Pour prendre un autre exemple
concret, parlons un moment de transports. Vous fantasmez sur des transports en
commun urbains bon marché, rapides, efficaces ? Vous voulez prendre des
trains de nuit ? La Russie est faite pour vous ! Les embouteillages
monstres vous donnent des crises d’angoisse ? Fuyez Moscou et
Saint-Pétersbourg ! Les gros diesels puants vous font cauchemarder ?
Vous allez mourir rien qu’à voir démarrer un vieux camion Kamaz !
Et oui, ça roule encore, ça, et tous les jours, sur toutes les routes du
pays !
A ce stade-ci, si
vous avez retenu ce que vous avez lu il y a cinq minutes, vous vous demandez
peut-être pourquoi diable je considère la Russie comme étant l’endroit idéal
pour vivre l’effondrement de notre civilisation. Eh bien tout simplement parce
que les Russes les plus pauvres (et une bonne part de la population rurale !)
vivent déjà l’effondrement au
quotidien, ou l’ont vécu dans les années 90 et en sont sortis. En fait, d’après
Dimitri Orlov,
un auteur d’origine russe émigré aux Etats-Unis, sur cinq stades possibles de
l’effondrement d’une civilisation, les Russes en ont vécu trois lorsque l’URSS
s’est écroulée.
Ainsi donc, vivre
en quasi-autonomie, cultiver son potager et en tirer du rendement, réparer
soi-même sa maison, construire ses meubles, aller chercher des champignons,
pêcher dans la rivière, allumer un feu dans de mauvaises conditions, inventer mille
plans B au quotidien, se serrer les coudes en famille et entre amis… les Russes
campagnards savent ce que c’est ! Le système scolaire soutient d’ailleurs
ces compétences, puisqu’il y a des cours de bricolage, couture, jardinage,
secourisme. Bon, il est bien sûr dommage que la couture soit réservée aux
filles et le bricolage aux garçons. Et le montage-démontage
chronométré d’une kalachnikov ne devrait à mon sens pas être au
programme scolaire… mais rien n’est jamais parfait ! Ajoutez à ces
compétences de survie et de débrouille le fait que les Russes disposent d’immenses
espaces peu peuplés où la biodiversité est restée plus riche qu’en Europe
(Scandinavie exceptée), et vous comprendrez qu’il vaudrait mieux attendre
« TEOTWAWKI » dans les contreforts de l’Oural que dans la plaine de Flandre…
Mauvais lien vers le parti écologiste https://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_%C3%A9cologiste_russe_%C2%AB_Les_Verts_%C2%BB
RépondreSupprimer