S’il y a bien un
objet emblématique qui me caractérise, auquel on m’associe, c’est la
moto ! On pourrait même dire que c’est une facette parmi les plus
importantes de mon identité, puisque le blouson en cuir, les longues
chevauchées et les excès de vitesse, c’est mon seul côté bad boy ! Et puis la moto, c’est une affaire de famille.
J’avais trois ou quatre ans lors des premières balades avec papa, assis sur le
réservoir de la Suzuki 185, tenant la barre de renfort du guidon cross entre les
mains, un petit casque sur la tête. Papa devait rouler à 30 km/h maximum, sur
un filet de gaz en deuxième, et j’étais tout fou ! Lui-même, ses premières
vacances, ils les avaient faites en side-car avec mon grand-père. C’était toute
une épopée d’amener à destination cet attelage anglais d’avant-guerre, qui
avait 20 ans dans les roues. Trois générations de motards, donc !
Logiquement,
quand j’ai entrepris ma transition écologique, j’ai entendu plusieurs personnes
me dire : « Tu ne vas quand même pas revendre ta
moto ? » Sous-entendu : « Tu le regretteras, tu vas
déprimer et devenir ch… si tu ne roules plus ! » Et pourtant, ma moto
est vendue depuis un mois. Elle est partie à peine plus de 24h après que j’ai
mis l’annonce sur le Net, pour le prix que j’en demandais. Ce qui ne veut pas
dire que je ne roulerai plus, bien sûr ! Car en effet, j’aime bien trop
ça. La preuve, j’écris ce post après une belle balade à moto. Mais cette balade
marque le début d’une nouvelle ère : désormais, je vais rouler moins, et
différemment.
J’ai ramené
aujourd’hui d’Ardenne une des seules motos de papa que j’ai gardées : une Honda Hawk
650 GT de 1989. Elle a donc 30 ans, mais avec son V-twin increvable,
son cadre périmétrique en alu et son superbe monobras arrière, elle n’a (presque)
pas pris une ride ! Au passage, un immense merci à Jean-Louis, fidèle ami
de papa et mécano hors pair, qui a investi de longues heures de travail
minutieux pour rendre à la Hawk la santé mécanique de sa jeunesse.
J’ai immatriculé
cette « nouvelle » moto en ancêtre, puisque, soyons honnête, j’étais
de toute façon déjà devenu un motard du dimanche. L’opération est une bonne
affaire sur tous les plans. Premièrement, mon assureur fait un peu la tête,
puisque je ne lui donne plus qu’une aumône en comparaison de ce que lui
rapportait ma moto précédente. Et c’est très bien comme ça : les
compagnies d’assurance ont un peu tendance à prendre leurs clients pour des
vaches à lait... Deuxièmement, j’exclus la dernière possibilité que j’avais de
faire le trajet domicile-travail avec un véhicule unipersonnel à moteur,
puisque l’assurance ancêtre ne couvre pas ce type de déplacement. Pour les
quatre kilomètres qu’il y a à parcourir, ce serait un scandale, par les temps
qui courent, d’allumer un moteur à combustion interne rien que pour moi ! Et
troisièmement, le solde entre la revente de la Kawasaki ER6 et les frais de
remise en route de la Honda est substantiel, me permettant de gagner un peu de
capital, dont je ferai bon usage.
Enfin et surtout,
en roulant sur la Honda Hawk de papa, je roule sur un souvenir personnel, un
engin exceptionnel… mais techniquement déjà dépassé. Il était exclu – parce que
financièrement pas nécessaire – que je revende la totalité de l’écurie
paternelle. Quoi de plus logique, donc, que de me séparer de ma propre moto,
qui avait plus de valeur marchande, pour rouler avec ce morceau d’histoire
familiale ? D’autant plus qu’en passant de l’une à l’autre, je perds un peu
de puissance et de confort. Rouler moins vite, moins loin, moins longtemps, sur
une machine dont la valeur sentimentale est telle qu’on ne veut pas prendre des
risques inconsidérés, voilà qui est parfaitement en accord avec mes objectifs
transitionnaires mais sera suffisant pour me faire plaisir tout de même.
Toute cette
démarche mentale m’a d’ailleurs amené à me demander ce qui faisait le plaisir
de rouler à moto. Cette question a déjà été explorée dans un très
beau documentaire, mais les réponses apportées ne disent pas tout à
fait ce qui fait l’essence (sans jeu de mots !) du plaisir motard. Pour
moi, la question à se poser est : « Si je ne pouvais plus rouler à
moto, je remplacerais ça par quoi ? » Voici donc très modestement un
essai de réponse personnelle. La moto est un objet technologique qui décuple la
puissance de son pilote et lui permet d’aller chatouiller les limites de la
physique dans de formidables décharges d’adrénaline. Le plaisir du motard est
de ne faire qu’un avec la machine, de manière fusionnelle et naturelle, pour se
propulser, dans une maîtrise absolue, sur la trajectoire parfaite. Ce faisant,
il est dans un état de semi-transe où se mêlent une ivresse d’invincibilité et son
exact contraire, le sentiment d’une grande vulnérabilité. Le motard est donc un
centaure-surhomme qui évolue avec grâce sur le fil du rasoir… et qui lorsqu’il
ne le fait pas, lorsqu’il est en promenade prudente et décontractée, il jouit
du sentiment qu’à chaque seconde, s’il le veut, il a cette puissance et cette
maîtrise à sa disposition.
Voilà pour
l’essentiel. Mais donc, par quoi remplacer ces sensations ? Pour ce qui
est des trajectoires, par n’importe quel sport de tir. C’est ce qu’avait bien
compris BMW dans une publicité d’il y a une petite vingtaine d’années. En
légende de la R 1150 R figurait la simple phrase : « C’est comme
quand vous jouiez au lance-pierre, sauf qu’aujourd’hui, c’est vous la
pierre ». Là aussi, on peut ne faire qu’un avec son outil, le maîtriser à
la perfection pour en tirer le meilleur. C’est le cas par exemple avec un arc à
flèches, qui a en plus le mérite d’être low-tech. Et pour ce qui est de la
pression, l’adrénaline, et l’enjeu, même si historiquement l’homme mettait sa vie
en jeu à chaque sortie de chasse ou à la guerre, il est fort capable de
s’inventer des histoires pour compenser ça. Pour ajouter à l’ivresse de
puissance et au plaisir de maîtrise, on peut tout à fait imaginer que l’archer
soit à cheval. Reste la camaraderie et le sentiment de liberté… et l’on peut
donc se demander si les hordes de motards qui défient la mort, la maréchaussée
et les lois de la physique le week-end ne sont pas à la recherche des mêmes
sensations que les cavaliers mongols de Gengis Khan.
Certains
trouveront sans doute l’explication tirée par les cheveux (ou la
crinière !), mais je pense qu’il doit bien y avoir un peu de ça. On
pourrait donc imaginer des compétitions de tir à l’arc à cheval, avec des
passages suffisamment difficiles pour que le cavalier courre un risque, pour
trouver un équivalent à l’adrénaline du motard.
Par ailleurs,
dernière parenthèse avant de tirer ma révérence pour aujourd’hui : il
devient urgent (mais qui s’en rend compte ?) de casser les codes de la
compétition qui nous conditionnent tous et sont devenus obsolètes. Des types
qui font des tours de circuit à fond les ballons pour arriver les premiers et
soi-disant faire bénéficier le monde au passage d’innovations technologiques
extraordinaires, c’est bien gentil, mais ça suffit ! Si on introduisait
une dose d’economy run ? Par
exemple, avec une prime en points aux premiers qui bouclent 40 tours de circuit
ou couvrent une distance définie, mais aussi une prime à tous ceux qui font davantage
avec le peu de carburant qu’on leur a donné au départ. Et si on ouvrait la
compétition deux mois avant de prendre la piste en fournissant à chaque équipe
un atelier plein de pièces, de matières premières, d’outillage ? Que
chacun assemble sa moto ou sa voiture pour commencer ! Et d’ailleurs,
pourquoi le pilote devrait-il être payé plus que les mécaniciens ? Enfin,
dans les grandes lignes, remplaçons la débauche de performances et d’argent
avec la déification de quelques stars par des compétitions qui incluent une
dose de sobriété, d’inventivité, et plus de camaraderie au sein des équipes. Il
faudrait l’initiative de quelques grands pilotes pour lancer ces championnats d’un
genre nouveau. Des Finlandais, par exemple ? Mika Hakkinen, Ari Vatanen ?
Ces gens-là ont la tête sur les épaules, je crois… ils verraient peut-être l’intérêt
de la chose.
Tiens, et dans un
autre domaine, pourquoi ne pas imposer aux footballeurs, basketteurs et autres
stars surpayées de pratiquer un métier en plus de leur sport ? Comme le font
tous les joueurs de l’équipe nationale islandaise, par exemple…
Bref, avec ou
sans moteur, en pro ou en amateur, le « plus loin, plus vite, plus
fort », c’est has been,
non ?
Quelle jolie définition du plaisir à deux roues. Par contre, pour ce qui est de dé(i)fier la mort, le poids des responsabilités, l’âge avançant, ne nous rend-il pas plus prudent ? Ah ! ces temps de jeunesse insouciante me manquent parfois.
RépondreSupprimerPlus terre à terre, le consommateur lambda n’a que peu d’attrait pour le « back to basics » et préférera des machines emblématiques, aux spécifications inutilisables sur les voies publiques... Un dimanche en Ardenne et une terrasse de café sont les conditions idéales pour s’en rendre compte !