La
liberté d'écrire et de parler impunément marque ou l'extrême bonté du prince ou
l'esclavage du peuple : on ne permet de dire qu'à celui qui ne peut
rien.
Diderot
Ce
dimanche 27 janvier, j’emmènerai donc mes enfants à la première grande
manifestation nationale pour le climat de cette année 2019, avec l’intime
conviction que le monde politique, une fois de plus, ne laissera le bon peuple
s’exprimer que parce que ce dernier ne peut rien. Tout au plus aurons-nous
droit à quelques miettes, sous forme de compromis boîteux, mesures symboliques
et promesses jamais tenues.
Mais
pourquoi cette certitude, me direz-vous ? A part bien sûr la citation de
Diderot…
Pour
faire bref, nous ne vivons tout simplement pas en démocratie. Au niveau
national ou fédéral, les élus ne sont pas redevables de quoi que ce soit aux
électeurs, car ce n’est pas à eux qu’ils doivent d’avoir obtenu leur mandat.
Les électeurs, en effet, sont allés aux urnes informés principalement des
enjeux de n’importe quelle élection par les médias « mainstream ».
Ces derniers ne sont évidemment pas là pour entretenir un débat ouvert,
éclairant et de haut vol sur la situation du pays où ont lieu les élections.
Non, ils sont là pour calibrer les débats dans un cadre bien restreint, et
forger l’opinion publique de manière à ce qu’elle ne remette pas en question
l’ordre socio-économico-politique établi. Ce rôle des médias dominants a été
décrit dans les détails par le linguiste américain Noam Chomsky dans son livre
« Manufacturing Consent ». La page Wikipedia est meilleure en anglais
qu’en français, voici le lien ici. Et
pour celles et ceux qui préfèrent un format vidéo, je vous renvoie à une petite
capsule
sur le sujet, en anglais toujours. Bien entendu, cette emprise du pouvoir
économique et politique sur les médias doit aller de pair avec des institutions
qui nous donnent l’illusion d’être démocratiques, mais qui ne le sont pas,
comme l’explique l’économiste et militant politique français Etienne Chouard
dans un débat à la télé
française dans les premiers temps de la présidence de François Hollande. Vous
remarquerez l’exploit : Jacques Attali le laisse parler 3 minutes sans
l’interrompre…
Bien
sûr, ce système politique accorde quand même nettement plus de libertés à ses
« citoyens » que ne le ferait une dictature. On est dans le domaine
du « soft power ». Et comme de temps à autre, la machine grippe, il
faut faire preuve d’inventivité. Par exemple, en Belgique, accepter de laisser
gouverner des nationalistes flamands racistes aux côtés de néolibéraux de
facture classique. On ne s’y serait pas risqué il y a encore 10-15 ans, mais
pourquoi pas ? Après tout, le parti en question a juré fidélité au
patronat flamand, et grâce à lui, on peut aussi canaliser le désarroi des
classes populaires en haine des étrangers. Plus pratique et moins cher que de
faire des concessions sur la politique antisociale qui est à l’ordre du jour du
gouvernement.
En
France, à la dernière présidentielle, les partis classiques s’étant
discrédités, les trésors d’inventivité ont consisté à présenter un candidat
« vierge » autour d’une nouvelle formation (un
« mouvement », d’ailleurs, pas un « parti ») et à lui
opposer au second tour l’habituel épouvantail de l’extrême-droite. Et hop, le
tour était joué, les intérêts de l’oligarchie économique étaient conservés,
grâce à une jeune marionnette, souriante et dynamique, directement issue du
sérail. Pour une analyse plus approfondie, lisez l’interview
des sociologues français Pinçon-Charlot.
Mais
alors, pourquoi ne pas s’adresser directement au pouvoir économique pour lui
demander des comptes et des solutions ? Ce serait dans l’absolu plus
efficace, on s’épargnerait de discuter avec l’entremetteur politique. Un
sursaut d’humanisme, de la part des Warren Buffet, Jeff Bezos et autres Marck
Zuckerberg ? Et avec eux de leurs « petits frères millionnaires »
à travers le monde ? Il y a des jours où j’aimerais y croire, mais avouons
qu’il y a peu de chance qu’ils aient soudain tous l’illumination qui les pousse
à faire amende honorable et à consacrer leur fortune à aider leur prochain.
D’abord, parce que comme disait Albert Einstein, « Il ne faut pas compter
sur ceux qui ont créé les problèmes pour les résoudre ». Et oui, l’ultralibéralisme
est bien le problème, aucun autre système politico-économique n’a détruit la
planète plus vite que celui-là.
Donc, non, les riches ne vont pas céder, ni
surtout faire machine arrière. Deux indices parmi d’autres :
·
La jeune militante suédoise Greta
Thunberg, propulsée star du mouvement climatique, s’adressera cette année aux
« grands de ce monde » au forum économique de Davos… ce qui n’a pas
empêché ces messieurs d’affréter un total de 1500
jets privés pour se rendre à leur petite
sauterie annuelle. Ça ira, les gars ?
·
Les ultra-riches ne se préparent pas à se repentir et partager,
ils se préparent à se barricader et à se défendre. Oui, ils savent que
« teotwaki » (the end of the world as we know it) et
« shtf » (shit hits the fan), c’est pour demain. Alors ils se font
construire des bunkers de luxe dans des coins de la planète où les chances de
survie seront les meilleures. Voir à ce sujet un
article de l’Echo et tout un dossier de The
New Yorker. Mais finalement, quoi de plus logique, ça fait des
décennies que cette « élite » amasse richesse et pouvoir en laissant
crever le restant de l’humanité. Pourquoi changer de logique au moment où tout
bascule ?
Mais
alors donc, pourquoi diable aller manifester ce dimanche, plutôt que de rester
peinard à la maison ? Pour plusieurs raisons.
·
La première, c’est que je veux continuer à conscientiser mes
enfants. La manifestation sera l’occasion de leur montrer que si nous sommes si
nombreux à nous mobiliser, c’est que l’enjeu est de taille. Ils ne manqueront
pas regarder les dessins sur les calicots, d’essayer de lire les textes, ils
poseront des questions… Bref, la manif va un peu plus « faire percoler
tout ça ».
·
La deuxième, c’est qu’il est primordial de créer un sentiment de
communauté parmi toutes les personnes sensibles à cette cause (presque) perdue.
Nous sommes tous dans la même galère, elle prend l’eau, et quand elle
commencera à couler pour de bon, il faudra nous soutenir les uns les autres,
matériellement et psychologiquement. L’ultra-libéralisme a créé un « homo
egoïstus », il est temps de refaire du lien, de réaffirmer un
« nous », et c’est avec ces gens qui se bougent le c… que je veux créer
ce « nous ».
·
La troisième, c’est que le pouvoir politique qui reste sourd
aujourd’hui sera emporté dans le naufrage, ou du moins perdra son statut de
commandant de bord. Ensuite, tout sera à réinventer, à l’échelon local d’abord.
Le sentiment de communauté n’est donc pas seulement théorique et démonstratif.
Je vais me hasarder à un parallèle douteux de prof de russe : l’empire est
secoué de soubresauts, les élites oscillent entre indifférence et débuts de
répression, et les localités « en transition » et autres jeunes
pousses de la société civile, ni politisées, ni syndicalisées, sont nos
soviets. Il faudra juste, pour que l’histoire ne se répète pas, éviter de se
les faire détourner par les forces les plus extrémistes. Soit… cette
comparaison a ses limites, bien sûr. Mais il est essentiel de passer à l’action
en dépit du pouvoir politique et dans une solidarité qui vient des simples
citoyens. Comme, dans un autre domaine (mais très lié), pour venir en aide aux
réfugiés.
·
Et la quatrième, enfin, c’est que je suis toujours dans ma logique
de vouloir réduire la violence de l’impact qui nous attend. Je parlais au début
de « quelques miettes » accordées par le politique avant le naufrage,
mais tout est bon à prendre. +3,5°C en 2050, ce sera moins grave que +4°C, même
si ce sera tout de même catastrophique.
Voilà,
m’sieurs ’dames, j’arrive au bout de mes élucubrations de la semaine. Tout ça
pour une manif, oui ! Je sais, la publication d’aujourd’hui est très
marquée à gauche, et ça aura peut-être
fait peur à certain.e.s, mais j’assume. Prochainement, du même tonneau, vous
aurez droit à une critique (dé)constructive du capitalisme, et la solution miracle
pour s’en débarrasser : l’ignorer. Et puis aussi, une réflexion sur les
organisations politiques verticales ou maillées. Et enfin à une lecture
globalisante des problématiques entrecroisées des gilets jaunes, des réfugiés,
des marcheurs pour le climat, et des populismes. Car oui, tout cela est lié.
Sur
ce, bonne semaine à toutes et tous, et comme le dit un slogan célèbre :
« Bougez vot’ c…, la planète meurt ! »
Tout cela est parfaitement dit!
RépondreSupprimerA demain donc...